05 septembre 2010
en échange.
Quatre et quatre sièges à l’écart du wagon. Ressembleraient presque à d’anciens compartiments.
Sur les appuis-têtes, leurs cheveux coupés ras laissent parfaitement voir la forme de leur crâne. Ils ont vingt ans, un tout petit peu plus. Ils vont rejoindre leurs régiments.
Y’a plus de guerre, ils disent, avec la bouche qui tirent vers le bas. De toutes façons y’a plus de guerre, alors nous on s’entraîne à autre chose.
Ils ont des chemises et des polos très repassés. Ils ont des plans de vies, pas une seule ride, des dents de fumeurs, des certitudes.
Ils n’ont que des certitudes. Des lignes droites. Y’a des types qui sont là pour leur donner des ordres, eux pour les exécuter et de toutes façons, ce sont des premières classes, les premières classes, sont bons qu’à prendre des coups de pieds au cul, paraît-il.
A voir leurs yeux pourtant, je me dis qu’il faudrait par grand choses pour que leurs lignes, se déraidissent, prennent des virages, se dé-résignent. A voir leur sourire quand ils parlent des ronfleurs de dortoirs, des marches de nuit sans objectif, des déserteurs et des maniaques,
je me dis qu’il y reste une bien grande dose d’enfance, et qu’on verra plus tard.
Ils disent ça aussi, on verra plus tard.
Ils allongent leurs pieds sur les tables très roses et propres du TGV de l’Ouest, à l’ancienne, et se refilent des tuyaux pour ne pas avoir froid quand ils partent en campement. Leurs épaules sont trop vite musclées et leurs visages rendus carrés par les cernes.
En les regardant descendre du train et agiter le bras pour dire au revoir, je me suis demandé, ces gars là, de Loudéac, du Mans, d’Orléans… ils font l’armée à la place de quoi ?
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01 septembre 2010
au temps où nous tournions
Sur la pellicule furent imprimés les corps secs et moulés de deux acrobates. Une vieille pellicule des années 70 qui crépite en passant dans le projecteur. Le bleu des corps ressort sur l’orange. Les traits sont un peu flous et pour la musique : les synthétiseurs ne referment plus les boucles d’arpèges qu’ils déclenchent. Cette image sort d’un film. Le film a duré une petite éternité durant laquelle s’étendait la fameuse idée. L’idée depuis le début c’est une femme. Chemisier un peu laineux, motifs fleuris, lunettes épaisses, que l’on voit vivre avec son enfant et son homme. Que l’on voit faire la cuisine, lire des histoires, ranger la maison. Nourrir tout le mone.
Une femme comparée a la figure du Sphinx, une femme peinte de hiéroglyphes, entre les murs du patriarcat.
Durant de longues séquences la voix off a fait la liste des choses qu’il faut oublier, celles qu’il s’agit d’apprendre, celles qu’il faut laisser de côté et celles qu’il faut au contraire déchiffrer au fond de soi. La caméra tournait et les personnages se déplaçaient à un rythme parfaitement calculé, de façon à ce que l’on ne les perde jamais de vue, et si cela devait arriver, de façon à ce que l’on se sente toujours concernés par eux.
Le film est maintenant presque terminé, cette image, ce sont deux corps d’acrobates en couleurs saturées, métaphore d’une souplesse presque divine et infiniment requise en ce qui concerne l’existence. Des corps capables d’accueillir et d’accompagner le mouvement tout autant que d’en être les initiateurs.
Rien ne dit au final s’il s’agit de deux acrobates, ou de l’image dédoublée et tout aussi psychédélique, du même corps féminin.
Un corps scindé,
parvenant à se plier en quatre,
mais pouvant aussi danser
de la façon la plus libre qu’il soit.
19:09 | Lien permanent | Commentaires (3)
31 août 2010
Saouls.
Il pleut. La rue a presque sommeil, ici deux jeunes hommes, appuyés contre des vélos, le pantalon de survêtements remonté aux genoux. Ils ont eu un peu chaud. L’un d’entre eux à la peau du cou rouge, comme de l’urticaire.
Ils avaient décidé de quitter le centre ville sur deux vélos volés. Ils avaient pédalé fort pour laisser au plus vite derrière eux le marchand de bicyclettes d'abord, les quelques restaurants trop pleins, les enseignes bruyantes et vulgaires.
Il avait fallut peu de temps pour que les immeubles deviennent de sombres pages déchirées. Les cours, des entrailles que l'on tremblait à pénétrer. Non qu'elles aient abrité quelque véritable danger mais c'est qu'elles entouraient de leur gros bras de pierre, de petits groupes d'âmes en peine, de vrais hommes, enfin quelque chose de consistant, qu'ils n'auraient jamais aimé voir se dissoudre par la seule raison de leur traversée en VTT.
Ils avaient roulé donc dans les allées larges, secoués par les chaussées irrégulières, jetant des coups d'œils furtifs à ce que les porches dégradés laissaient entrevoir. Soit, de grands terrains vagues pareils à ceux qu'ils avaient longtemps écumés enfants. Soit, des parkings improvisés et des toboggans en plastique.
Il y avait dans ces cours d’immeubles une preuve du vivant. Une preuve que cette ville, ce pays, dans lequel ils étaient nés, n’était pas tout à fait anéanti.
Deux jeunes hommes donc, en noir et blanc, appuyés sur des vélos volés, le pantalon de survêtements remonté aux genoux. Songent aux temps anciens, durant lesquels au coucher du soleil, chacun se devait de rentrer chez lui, et de rapprocher comme des agneaux, tous les enfants près du poêle.
Deux jeunes hommes en noir et blanc, qui essoufflés, s’enivrent de présent
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30 août 2010
meilleure mafia
Sur la masse des rochers, seuls trois se détachent. C’est de la lumière franche au milieu du reste. Les sols sont verts foncés, recouverts d’herbes sans nom, et le reste, justement, le reste est violet. Fin d’après midi, les nuages sont descendus au plus bas / près de l’eau. La plage est désertée, mais quelques îlots de personnes subsistent. Deux femmes, la quarantaine, le buste recouvert de maillots bleu passé ne font rien, je veux dire elles regardent devant, mais ne font rien de plus. A côté d’elle une adolescente, au corps laiteux et mou se repeint les ongles des pieds. La majorité, les autres, lisent un truc, des feuilles légères. C’est très calme.
Le temps a eu tout l’espace pour passer et l’ensemble des visages semble marqué par ça. Ceux qui sont encore là sont illégaux. Marchent en dehors des plates bandes. C’est l’heure batarde de la plage, entre l’après midi criante et la promenade silencieuse d’après diner. Ni le jour, ni le soir. Cette zone de frottement aux alentours de sept heures : ce qui vient de se passer meurt doucement avant que ne redémarre le reste avec les pétards et la musique forte.
Ceux qui sont là sont illégaux et cette petite mafia est souriante, se mate avec connivence, cherchant à deviner lesquels d’entre eux partiront les premiers. Il s’agit d’une paresse de groupe en toute intelligence. Et cette paresse là s’inscrira de manière génétique dans le corps de chacun, de façon à ce qu’un jour, en plein chaos, dans la ville trop bruyante, la petite mafia se reforme, tentaculaire à souhait.
Chacun de son côté convoquant le souvenir, et, vers sept heures du soir encore, faisant descendre près du sol un ciel lourd d’oisiveté.
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